Pour
ceux qui ont encore soif de lecture après celle du carnet
de route (ou pour ceux qui s’en sont déjà lassé !!!)
voici en vrac quelques textes sur le voyage, l'errance, les autres,
le départ, le retour... Certains nous ont ému, interloqué,
d’autres nous ont fait réfléchir. Une chose
est sûre, ils nous ont tous remués d’une manière
ou d’une autre. On les a puisés au hasard de nos lectures :
livres, magazines, Internet et leurs auteurs sont aussi bien de
parfaits inconnus que d’illustres écrivains voyageurs.
N’hésitez pas à les partager, à réagir
ou simplement à les lire. Et à nous envoyer les vôtres
si vous le désirez, bonne lecture.
« L'acte
de voyager contribue à apporter une sensation de bien-être
physique et mental, alors que la monotonie d'une sédentarité
prolongée ou d'un travail régulier engendre la fatigue
et une sensation d'inadaptation personnelle. Les bébés
pleurent souvent pour la seule raison qu'ils ne supportent pas de
rester immobiles. Il est rare d'entendre un enfant pleurer dans
une caravane de nomades. (...) "Notre nature, écrivait
Pascal, est dans le mouvement. La seule chose qui nous console de
nos misères est le divertissement." Divertissement.
Distraction. Fantaisie. Changement de mode, de nourriture, d'amour,
de paysage. Sans changement notre cerveau et notre corps s'étiolent.
L'homme qui reste tranquillement assis dans une pièce aux
volets clos sombrera vraisemblablement dans la folie, en proie à
des hallucinations et à l'introspection. Des neurologues
américains ont étudié des électroencéphalogrammes
de voyageurs. Ils y ont constaté que les changements d'environnement
et la prise de conscience du passage des saisons au cours de l'année
stimulaient les rythmes du cerveau, ce qui apportait une sensation
de bien-être et incitait à mener une existence plus
active. Un cadre de vie monotone, des activités régulières
et ennuyeuses entraînaient des types de comportement produisant
fatigue, désordres nerveux, apathie, dégoût
de soi-même et réactions violentes . »
«
En devenant humain, l'homme avait acquis, en même temps que
la station debout et la marche à grandes enjambées,
une "pulsion" ou instinct migrateur qui le pousse à
marcher sur de longues distances d'une saison à l'autre.
Cette "pulsion" est inséparable de son système
nerveux et, lorsqu'elle est réprimée par les conditions
de la sédentarité, elle trouve des échappatoires
dans la violence, la cupidité, la recherche du statut social
ou l'obsession de la nouveauté. Ceci expliquerait pourquoi
les sociétés mobiles comme les tziganes sont égalitaires,
affranchies des choses, résistantes au changement, et aussi
pourquoi, afin de rétablir l'harmonie de l'état originel,
tous les grands maîtres spirituels - Bouddha, Lao Tseu, Saint
François - ont placé le pèlerinage perpétuel
au coeur de leur message et demandé à leurs disciples,
littéralement, de suivre leur chemin. »
Bruce
Chatwin , le chant des pistes
« Ne
vous attendez pas à guérir de votre désir de
voyage.
Votre parcours ne fera que l’aggraver.
Ne
croyez pas rassasier votre faim de rencontres.
La qualité des gens simples va développer votre appétit
de dialogues.
N’espérez
pas satisfaire votre besoin d’aventures.
Il se développe à mesure qu’on y répond.
Ne
pensez pas vous libérer de vos fantasmes.
Ils ne feront que grandir avec votre inévitable enrichissement
personnel.
Si
vous partez malgré tout, faites le pour vous, avec une vraie
pureté d’intention, en vous appliquant simplement comme
l’empereur Hadrien de Marguerite Yourcenar, à « faire
une fête au hasard ».
Message
envoyé à 5 jeunes en partance par Gérard
Fusil, fondateur du raid gauloise et de l’ Elf
authentique Aventure.
Est
il possible de voyager « sans polluer » ?
J’aimerais
donner mon avis au sujet des nombreux articles, à la mode
actuellement, qui parlent d’éco-tourisme ou de pollution
par le tourisme, voire même dans certains magazines, de boycotter
ou cautionner par sa présence, des pays reniant les droits
de l’homme (Birmanie, Cuba, Iran, Irak etc…). Je me
permets d’avouer à « ceux qui savent »,
que moi je ne sais pas comment faire, chaque pays étant un
cas particulier.
Il
y a quelques années un article de « Globe –Trotters »
titrait « merci bouana » en parlant d’un
couple qui avait offert un jean troué à son guide
local. Peut être devait-il lui donner une chemise Cardin neuve
afin de creuser l’écart entre ceux qui côtoient
les touristes et les autres ?
Il y a 10 ans, au Viêt-Nam, notre petit groupe a donné
70 dollars à notre guide pour la remercier de son efficacité,
alors qu’un professeur d’université gagnait 20
dollars par mois. J’ai eu honte, j’aurais du lui donner
0.5 euro pour m’avoir fait économiser 30 euros sur
une note de téléphone.
En
1983-1984, au Togo, un problème insoluble aux « beaufs »
que nous étions : après avoir vidé un
cubi de vin acheté à Ouagadoudou, que faire de ce
déchet encombrant et polluant ? Nous l’avons donné
à un enfant. Ce qui nous a surpris, c’est qu’il
a perdu son sourire et qu’il est parti en courant, serrant
le bidon, dans ses bras. Cinq minute plus tard, un adulte est venu
vers nous en tenant d’une main l’enfant qui n’avait
pas lâché son « cadeau », et
de l’autre une écuelle avec des œufs de pintade
qu’il nous a offert après avoir eu confirmation que
son fils ne nous avait pas volé ce « précieux
déchet encombrant » dont nous ne savions que faire.
Bien que la disproportion des valeurs de l’échange
fût évidente pour nous, il nous a été
impossible de refuser sous peine d’insulter cet homme qui,
bien qu’ayant très peu de nourriture, considérait
qu’un bidon fermé était un bien précieux
dans une province où l’eau est à 4 ou 5 kms.
Que devions nous faire ? Garder le bidon ou le détruire
et priver ainsi une famille des avantages des déchets de
notre civilisation ? Que ceux qui « savent »
m’éclairent, car je n’ai toujours pas trouvé
la réponse.
Au
cours de ce voyage où nous dormions dans les villages, sous
la tente en préparant nos repas (achetés sur les marchés
locaux), nous en profitions pour nourrir quelques enfants présents
autour de nous. Expérience enrichissante qui ne nous a pas
mis à l’abri quelques années plus tard de côtoyer
l’extrême dénuement à La Paz en Bolivie.
Nous étions quatre dans un restaurant avec des steaks qui
dépassaient de nos assiettes quand une jeune indienne d’une
douzaine d’années, belle comme une reine, mais triste,
vint nous mendier les restes des repas jusqu’aux morceaux
de gras que nous, « capitalistes repus »,
avions laissé de côté. On aime donner son assiette
à un chien, mais pas à un humain. Ces gens sont fiers,
ils ne mendient pas, sauf s’ils n’ont plus que cette
solution. Que « ceux qui savent » m’éclairent,
peut être aurions nous dû ne rien lui donner pour ne
pas la rendre dépendante du tourisme. On ne sort pas indemne
d’une telle expérience et, depuis 1985, chaque fois
que je repense à cette soirée, j’ai les larmes
aux yeux.
Je
dirai en conclusion que je ne sais toujours pas comment ne pas polluer
une population par ma présence, mais cela m’a rendu
plus humble.
Témoignage
provenant de la revue globe trotter
[L'avion
de l'auteur s'écrase la nuit dans le désert. Il se
retrouve seul avec son mécanicien, sans pratiquement rien
à boire, perdu au milieu du désert, à peut-être
quatre cents kilomètres d'une source d'eau. Ils sentent la
mort venir.]
«
Ma gorge demeure serrée, c'est mauvais signe, et cependant
je me sens mieux. Je me sens calme. Je me sens calme au-delà
de toute espérance. Je m'en vais malgré moi en voyage,
ligoté sur le pont de mon vaisseau de négriers sous
les étoiles. Mais je ne suis peut-être pas très
malheureux...
Je
ne sens plus le froid, à condition de ne pas remuer un muscle.
Alors, j'oublie mon corps endormi sous le sable. Je ne bougerai
plus, et ainsi je ne souffrirai plus jamais. D'ailleurs véritablement,
l'on souffre si peu... Il y a, derrière tous ces tourments,
l'orchestration de la fatigue et du délire. Et tout se change
en livre d'images, en conte de fées un peu cruel... Tout
à l'heure, le vent me chassait à courre comme une
bête. Puis j'ai eu du mal à respirer: un genou m'écrasait
la poitrine. Un genou. Et je me débattais contre le poids
de l'ange. Je ne fus jamais seul dans le désert. Maintenant
que je ne crois plus en ce qui m'entoure, je me retire chez moi,
je ferme les yeux et je ne remue plus un cil. Tout ce torrent d'images
m'emporte, je le sens, vers un songe tranquille: les fleuves se
calment dans l'épaisseur de la mer.
Adieu,
vous que j'aimais. Ce n'est point ma faute si le corps humain ne
peut résister trois jours sans boire. Je ne me croyais pas
prisonnier ainsi des fontaines. Je ne soupçonnais pas une
aussi courte autonomie. On croit que l'homme peut s'en aller droit
devant soi. On croit que l'homme est libre... On ne voit pas la
corde qui le rattache au puits, qui le rattache, comme un cordon
ombilical, au ventre de la terre. S'il fait un pas de plus, il meurt.
A
part votre souffrance, je ne regrette rien. Tout compte fait, j'ai
eu la meilleure part. Si je rentrais, je recommencerais. J'ai besoin
de vivre. Dans les villes, il n'y a plus de vie humaine.
Il
ne s'agit point ici d'aviation. L'avion, ce n'est pas une fin, c'est
un moyen. Ce n'est pas pour l'avion que l'on risque sa vie. Ce n'est
pas non plus pour sa charrue que le paysan laboure. Mais par l'avion,
on quitte les villes et leurs comptables, et l'on retrouve une vérité
paysanne.
On
fait un travail d'homme et l'on connaît des soucis d'homme.
On est en contact avec le vent, avec les étoiles, avec la
nuit, avec le sable, avec la mer. On ruse avec les forces naturelles.
On attend l'aube comme le jardinier attend le printemps. On attend
l'escale comme une Terre promise, et l'on cherche sa vérité
dans les étoiles.
Je
ne me plaindrai pas. Depuis trois jours, j'ai marché, j'ai
eu soif, j'ai suivi des pistes dans le sable, j'ai fait de la rosée
mon espérance. J'ai cherché à joindre mon espèce,
dont j'avais oublié où elle logeait sur la terre.
Et ce sont là des soucis de vivants. Je ne puis pas ne pas
les juger plus importants que le choix, le soir, d'un music-hall.
Je
ne comprends plus ces populations des trains de banlieue, ces hommes
qui se croient des hommes, et qui cependant sont réduits,
par une pression qu'ils ne sentent pas, comme les fourmis, à
l'usage qui en est fait. De quoi remplissent-ils, quand ils sont
libres, leurs absurdes petits dimanches?
Une
fois, en Russie, j'ai entendu jouer du Mozart dans une usine. Je
l'ai écrit. J'ai reçu deux cents lettres d'injures.
Je n'en veux pas à ceux qui préfèrent le beuglant.
Ils ne connaissent point d'autre chant. J'en veux au tenancier du
beuglant. Je n'aime pas que l'on abîme les hommes.
Moi
je suis heureux dans mon métier. Je me sens paysan des escales.
Dans le train de banlieue, je sens mon agonie bien autrement qu'ici!
Ici, tout compte fait, quel luxe!...
Je ne regrette rien. J'ai joué, j'ai perdu. C'est dans l'ordre
de mon métier. Mais, tout de même, je l'ai respiré
le vent de la mer.
Ceux
qui l'ont goûté une fois n'oublient pas cette nourriture.
N'est-ce pas, mes camarades? Et il ne s'agit pas de vivre dangereusement.
Cette formule est prétentieuse. Les toréadors ne me
plaisent guère. Ce n'est pas le danger que j'aime. Je sais
ce que j'aime. C'est la vie.
Il
me semble que le ciel va blanchir. Je sors un bras du sable. J'ai
un panneau à portée de la main, je le tâte,
mais il reste sec. Attendons. La rosée se dépose à
l'aube. Mais l'aube blanchit sans mouiller nos linges. Alors mes
réflexions s'embrouillent un peu et je m'entends dire: «Il
y a ici un coeur sec... un coeur sec... un coeur sec qui ne sait
point former de larmes!...»
«
En route, Prévot! Nos gorges ne se sont pas fermées
encore: il faut marcher.»
Saint-Exupéry , terre des hommes
Les
voyages engendrent la réflexion. Peu de lieux sont plus propices
aux conversations in petto qu’un avion, un bateau ou un train
en mouvement. Il y a une corrélation presque simpliste entre
ce que nous avons sous les yeux et les pensées que nous pouvons
avoir : les grandes pensées nécessitant parfois
de grands panoramas, les pensées nouvelles des lieux nouveaux.
Les réflexions introspectives susceptibles de « caler »
sont facilitées par le déroulement du paysage. L’esprit
peut rechigner à penser correctement quand c’est tout
ce qu’il est censé faire. Cela peut être aussi
paralysant que d’avoir à raconter une plaisanterie
ou imiter un accent sur demande. La réflexion s’améliore
quand on donne d’autres tâches à l’esprit,
quand on le charge d’écouter de la musique ou de contempler
une rangée d’arbres.
De
tous les modes de transport, le train est peut être le plus
propice à la réflexion : les paysages n’ont
pas la monotonie de ce qu’on voit généralement
d’un bateau ou d’un avion, ils défilent assez
vite pour qu’on en soit pas exaspéré mais assez
lentement pour qu’on puisse identifier les objets. Ils nous
offrent de brèves et stimulantes échappées
sur des domaines privés, nous laissant entrevoir une femme
au moment où elle prend une tasse sur une étagère
dans sa cuisine, puis une courette où dort un homme, et un
parc où un enfant attrape un ballon lancé par quelqu’un
qu’on ne voit pas.
Pourquoi
être séduit par quelque chose d’aussi insignifiant
qu’une porte d’entrée dans un autre pays ?
Pourquoi tomber amoureux d’une ville parce qu’on y voit
des tramways et que ses habitants ont rarement des rideaux à
leurs fenêtres ? Si absurdes que puissent paraître
les réactions intenses provoquées par des éléments
étrangers aussi minimes, du moins un tel processus nous est
il familier dans notre vie privée. Là aussi nous nous
surprenons à aimer une personne à cause de cette façon
qu’elle a de beurrer son pain, ou à la prendre en grippe
à cause de son goût en matière de chaussures.
Nous condamner pour notre attention à d’aussi infimes
détails, c’est ignorer combien les détails peuvent
être riches de sens.
Témoignages divers dont les auteurs nous sont inconnus
« Un
des risques du voyage est que nous découvrons les choses
au mauvais moment, avant que nous ayons pu acquérir la réceptivité
nécessaire et donc lorsque les renseignements que nous lisons
ou entendons sont aussi inutiles et vite délaissés
que des perles de collier sans fil. Risque aggravé par la
géographie : les villes contiennent des édifices
ou des monuments qui ne sont qu’à quelques mètres
les uns des autres, mais à des lieues en termes de connaissances
et qualités requises pour être appréciés. »
Nicolas Bouvier , routes et déroutes
« La
dialectique de la vie nomade est faite de 2 temps : s’attacher
et s’arracher. On n’arrête pas de vivre ce couple
de mots tout au long de la route. On a peine à quitter les
amis que l’on s’est faits, mais en même temps
on se réjouit de la chance qu’on a de pouvoir se promener
sur cette planète. On se dit, si cette amitié doit
durer, elle durera « Inch’Allah ». Dans
la plupart des cas elle ne dure pas. »
Nicolas Bouvier , routes et déroutes
« Le
meilleurs du voyage, c’est l’étape. Vous l’avez
gagnée. Là encore je ne suis pas protestant, mais
vous avez fait un effort dans la journée, qui peut être
de conduire une petite voiture sur des pistes très difficiles
ou de marcher des heures et des heures, et tout à coup survient
ce moment merveilleux où l’on restaure son corps avec
des nourritures toujours très appréciées puisqu’on
a faim. Etre à l’ombre, assis, parler de ce qu’on
a vu, ce sont des moments inoubliables. »
Nicolas
Bouvier , routes et déroutes
« Je
crois à la vertu des absences. Après tout, au bout
de trois mois d’absence, tout ce qui agaçait votre
famille proche s’évanouit – les tics, le fait
que vous ne remettiez pas un objet où l’autre le met,
ces petites choses qui rendent la vie désagréable.
Vous-même rentrez changé et vous ne remettez pas forcément
l’objet à l’endroit où vous le mettiez
avant. Vous trouvez une solution plus satisfaisante. Des petites
améliorations naissent de très longues absences. Il
y a aussi le fait qu’elles vous permettent de faire votre
compte. Vous vous dites : sur tel ou tel point, je n’ai
pas été très juste ou : je devrais être
plus attentif à telle chose à mon retour. Dans une
vie de couple qui passe toujours par des crises shakespeariennes,
il faut d’immenses lucarnes, des bouffées d’air
salubre. »
Nicolas
Bouvier,routes et déroutes
« On
ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes
comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume,
vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées
par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon
dans les bordels. On s’en va loin des alibis, ou des malédictions
natales… »
Nicolas
Bouvier , routes et déroutes
John
Ruskin est né à Londres en février 1819. Une
partie de son œuvre allait tourner autour de la question de
savoir comment on peut posséder la beauté des choses.
Dès son plus jeune âge il fût particulièrement
sensible aux moindres détails du monde visuel. Il se souvint
plus tard qu’à trois ou quatre ans il pouvait passer
des journées entières à observer les motifs
et comparer les couleurs du tapis, à examiner les nœuds
du bois dans les lattes du plancher avec des moments d’exaltation
ravie. Ses parents encourageaient cette tendance. Ils voyageaient
lentement, en voiture à cheval, ne parcourant jamais plus
de 50 miles par jour, et s’arrêtaient pour admirer le
paysage – une façon de voyager à laquelle Ruskin
allait rester fidèle toute sa vie.
Son
intérêt pour la beauté et sa possession allait
l’amener à formuler 5 idées essentielles sur
la question :
1) la beauté résulte d’un certains nombres de
facteurs complexes qui affectent l’esprit visuellement et
psychologiquement,
2) les êtres humains ont une tendance innée à
admirer la beauté et à désirer la posséder,
3) il existe de nombreuses formes inférieures de ce désir
de possession, y compris le désir d’acheter des souvenirs
et des tapis, de graver son nom sur des colonnes et de prendre des
photos,
4) il y a une seule façon de posséder vraiment la
beauté, en la comprenant,
5) et enfin, que la façon la plus efficace d’arriver
à cette compréhension consciente est de tenter de
décrire les belles choses à travers l’art, par
l’écriture ou le dessin, qu’on se trouve ou non
avoir le talent pour le faire.
Du
coup, la préoccupation principale de Ruskin fût d’apprendre
à dessiner aux gens, non pas pour en faire des artistes mais
pour leur apprendre à avoir une autre vision de ce qui les
entoure. Si cette activité a de la valeur même quand
elle est pratiquée par des gens sans talent, c’est
selon lui parce que le dessin peut nous apprendre à voir :
à remarquer plutôt qu’à regarder. En recréant
avec notre propre main ce que nous avons sous les yeux, nous passons
naturellement d’une vague contemplation de la beauté
à une situation dans laquelle nous acquérons une profonde
compréhension de ce qui la constitue, et pouvons donc mieux
nous en souvenir.
« Maintenant
rappelez vous messieurs, que je n’ai pas essayé de
vous apprendre à dessiner, mais à voir. Deux hommes
traversent un marché ; l’un deux n’est pas
plus avancé quand il en sort que quand il y est entré,
l’autre remarque quelques brins de persil qui pendent par-dessus
le bord du panier d’une marchande de beurre, et emporte avec
lui des images de beauté. Je veux que vous voyiez de telles
choses ». Ruskin s’affligeait de ce qu’on
remarquât si rarement les détails. Il déplorait
la cécité et la hâte des touristes modernes,
surtout ceux qui s’enorgueillissent de faire l’Europe
en train en une semaine.
Le
fait qu’on nous jugerait bizarre et peut être même
dangereux si nous nous arrêtions pour regarder un objet aussi
longtemps qu’il faudrait à un artiste pour le dessiner
donne la mesure de notre manque habituel d’attention aux choses.
10 mns au moins d’intenses concentrations sont nécessaire
pour dessiner un arbre ; or le plus bel arbre retient rarement
l’attention d’un passant plus d’une minute.
Et
la photo me direz vous. La technologie peut faciliter l’accession
à la beauté, mais elle n’a pas simplifié
la manière de la posséder ou de l’apprécier.
Qu’a donc de si pernicieux l’appareil photo ? La
plupart de ses adeptes, au lieu de l’utiliser pour enrichir
une vision active et consciente, s’en remettaient à
elle et prêtaient moins attention au monde qu’ils ne
l’avaient fait auparavant, convaincus qu’elle leur en
assurait automatiquement la possession. Mais la photographie seule
ne peut en assurer une telle assimilation. La vraie possession d’une
chose vue nécessite un effort conscient pour remarquer ses
éléments et comprendre leur construction. On peut
certes percevoir la beauté en ouvrant les yeux, mais la durée
de sa survie dans la mémoire dépend du degré
d’attention avec lequel on l’a appréhendée.
L’appareil photo brouille la distinction entre regarder et
remarquer, entre voir et posséder ; sans doute nous
laisse-t-il la possibilité d’une vraie connaissance,
mais il peut faire paraître superflu l’effort nécessaire
pour l’acquérir. Il suggère qu’on a fait
tout le travail rien qu’en prenant une photo, alors qu’assimiler
vraiment une chose ou un lieu, un paysage boisé par exemple,
implique qu’on se pose toute une série de questions
telles que : « comment les troncs sont-ils reliés
aux racines ? D’où vient la brume ? Pourquoi
cet arbre paraît il plus sombre qu’un autre ? »,
questions qui, implicitement, sont posées et reçoivent
une réponse lorsqu’on dessine.
Un
autre avantage que peut conférer le dessin, c’est une
meilleure compréhension des raisons pour lesquelles on aime
tel paysage ou tel édifice. Nous déterminons plus
précisément ce qui fait défaut, ce qui contribue
à la beauté. Nous passons d’un trop vague « j’aime
ceci » à « j’aime ceci parce
que… ». Nous prenons conscience, ne serait ce
que de manière exploratoire, de certaines lois esthétiques :
il faut que la lumière éclaire de côté
plutôt que d’en haut ; le gris va avec le vert,
pour qu’une rue donne une impression d’espace, les bâtiments
ne doivent pas être plus hauts qu’elle n’est large...
« Supposons
que deux individus – l’un deux bon dessinateur, l’autre
sans aucun goût pour se genre de choses – aillent
se promener le long d’un chemin de campagne. Il y aura une
grande différence dans la perception qu’ils auront
tous les 2 du même paysage. Le second verra un chemin et des
arbres ; il verra que ces arbres sont verts, mai n’y
fera pas plus attention que cela ; il verra que le soleil brille
et produit un joyeux effet ; et c’est tout ! Mais
que verra le dessinateur ? Son œil est habitué
à chercher la source de la beauté et à en découvrir
les plus infimes manifestations. Il lève les yeux et observe
comment les rayons du soleil filtrent à travers les feuilles
luisantes, emplissant le sous bois de lumière verte. Il voit
ici et là un rameau émergeant du feuillage, il voit
l’éclat de pierre précieuse de la mousse émeraude
et les merveilleux lichens drapés, blancs et bleus, magnifiques.
Puis les troncs caverneux et les racines tordues abruptes, dont
l’herbe est parsemée de fleurs arborant mille couleurs.
Tout cela ne vaut il pas d’être vu ? Pourtant si
vous n’êtes pas un dessinateur, vous passerez sur ce
chemin et au retour n’aurez rien à en dire ou à
évoquer, sinon que vous êtes passé sur tel ou
tel chemin. »
Alain
De Botton , l’art du voyage
Depuis
des décennies, on donne à la difficulté un
sens négatif. Mais c’est par la difficulté que
nous atteignons les étoiles ! Et par la lenteur. Il
faut du temps. Or, dans une société où tout
va vite, où l’on croit obtenir tout sans effort, difficulté
et lenteur sont des expériences que l’on rejette. Au
bout de l’effort, pourtant, il y a le plaisir.
Alberto
Manguel , écrivain argentin.
« Emportez
moi
Dans une vieille et
douce caravelle.
Dans l’étrave ou
si l’on veut dans
l’écume
et perdez-moi au loin
Au loin. »
Henri Michaux
Nous
rencontrons des gens qui ont traversé des déserts
et des banquises et se sont frayés à grand peine un
chemin à travers des jungles sauvages, et pourtant dans les
âmes desquels on chercherait en vain une trace de ce qu’ils
ont vécu. Vêtu d’un pyjama rose et bleu, satisfait
des limites de sa propre chambre, Xavier de Maistre nous encourage
discrètement à essayer, avant de partir pour de lointaines
contrées, de remarquer ce que nous n’avons fait que
voir.
Alain
De Botton , l’art du voyage
Mais
merde, je m'excuse mais merde, arrêtez de croire que vous
pouvez "faire quelque chose de bien" en apportant des
cadeaux. Y'en à marre de se voir entouré par une bande
de gosses qui vous réclame des "pen - pen" ou des
"bons-bons" alors qu'ils ne savent même pas écrire
et qu'avec l'état lamentable de leur dentition c'est en faire
des edéntés avant l'adolescence. Et alors maintenant
le top : des ballons qui une fois crevés feront crever les
vaches qui les boufferont. Non trop c'est trop. Arrêtez de
vous donner "une bonne conscience" en croyant que vous
allez "changer" un petit quelque chose dans l'immensité
du "désastre" indien. Engagez-vous plutôt
dans le mourroir des bonnes soeurs de Mère Thérésa
à Calcutta et tenez donc la main aux mourrants. Mais c'est
pas nécessaire d'aller en Inde pour ça. Y'a de quoi
faire au coin de la rue, près de chez vous.
Témoignage
d’un inconnu
Pourquoi
voyager ?
Par
ce que je préfère dormir dans: un abri bus,un distributeur
de billet,une grange,une école,une mosquée,une église,un
temple, un garage,un abri de jardin,un cimetière,un terrain
de foot,un commissariat de police,une cellule de prison ,une salle
de réunion du parti communiste,sur une terrasse d'un resto
italien, dans une maison en construction grecque,dans un champs
d'orange turc,dans une cabane de garde barrière ferrovière
syrien,sur le site de petra, dans le désert égyptien,dans
une cabane de location de matelas sur une plage israélienne,dans
un temple indou,dans une scierie népalaise, dans la jungle
sri lankaise,sur un terrain de golf birman,sur le pont de la pluie
et du vent dans la tribu des dong en chine,sur un terrain de basket
à Hong Kong,sur une plage a Macao,dans un dispensaire vietnamien,dans
un café laotien,,etc,etc....et bien sur chez toutes ses familles,
des plus pauvres du monde à certaines ou les millions de
dollars suintaient des murs, bref parce que le monde est d'une diversité,
d'une beauté tellement extraordinaire qu'il est impossible
de le ressentir si on reste dans son petit monde.
Témoignage sur un forum
Marcher.
L'arrêt,
l'immobilité retrouvée, la tension physique de l'effort
soudainement relâchée, c'est une sensation merveilleuse,
celle de l'arc débandé. Il vaut la peine de marcher,
et de marcher dur, rien que pour le plaisir de pouvoir s'arrêter.
Et la joie du départ n'est-elle pas faite déjà,
largement, de celle de l'arrivée, savourée d'avance
jusque dans les cruautés que l'absence implique?
Théodore
Monod
Mais
alors ils s'en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues,
et je traînais derrière eux comme je l'ai fait toute
ma vie derrière les gens qui m'intéressent, parce
que les seules gens qui existent pour moi sont les déments,
ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir,
la démence d'être sauvés, qui veulent jouir
de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller
ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, qui brûlent,
pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant
comme des poelles à frire à travers les étoiles
et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central
et chacun fait: "Aaaah!"
Jack Kerouac, sur la route
Aussi
allais-je à l'Y pour avoir une chambre; ils n'en avaient
pas et, d'instinct, je descendis en flânant du côté
des voies de triage - il y en a une tapée à Des Moines
-, et j'échouais dans une vieille gargote ténébreuse,
près de la rotonde des locomotives, et passai toute une journée
à dormir sur un grand lit blanc, bien propre et bien dur,
avec des graffitis obscènes gravés sur le mur, près
de mon oreiller, et de foutus rideaux jaunes tirés sur le
spectacle fuligineux des rails. Je m'éveillai quand le soleil
se mit à rougeoyer; et ce fut la seule fois de ma vie qu'aussi
nettement, moment étrange entre tous, je ne sus plus qui
j'étais - j'étais loin de chez moi, obsédé
et épuisé par le voyage, dans une chambre d'hôtel
minable que je n'avais jamais vue, écoutant le chuintement
de la vapeur au-dehors, et les grincements des vieilles boiseries
de l'hôtel, et des pas au-dessus de ma tête, et toutes
sortes de bruits sinistres; je regardai le haut plafond craquelé
et réellement je ne sus plus qui j'étais pendant près
de quinze étranges secondes. Je n'étais pas épouvanté;
j'étais simplement quelqu'un d'autre, un étranger,
et ma vie entière était une vie magique, la vie d'un
spectre. J'étais à mi-chemin de la traversée
de l'Amérique, sur la ligne de partage entre l'Est de ma
jeunesse et l'Ouest de mon avenir, et c'est peut-être pourquoi
cela m'est arrivé justement en cet endroit et à cet
instant, par cet étrange après-midi rougeoyant. Mais
il me fallait me mettre en route et cesser de gémir; je ramassai
donc mon sac, dis adieu au vieil hôtelier qui siégeait
près de son crachoir, et allai manger.
Jack Kerouac, sur la route
- Tu vois, mon pote, on vieillit et les ennuis s'accumulent. Un
jour, toi et moi, on sera en train de déambuler dans une
ruelle, tous les deux, au coucher du soleil, et de fouiller les
poubelles.
- Tu veux dire qu'on finira comme de vieux clochards?
- Pourquoi pas, mon pote? Naturellement on y arrivera si on en a
le désir, avec tout ce que ça comporte. Il n'y a rien
de mal à finir de cette façon. Tu passes toute une
vie sans t'occuper de ce que veulent les autres, y compris les politiciens
et les richards, et personne ne se soucie de toi et tu te défiles
et tu frayes ta propre route.
J'approuvai.
Il en venait à la résolution taoiste par la voie la
plus simple et la plus directe. "Quelle est ta route, mon pote?
C'est la route du saint, la route du fou, la route d'arc-en-ciel,
la route idiote, n'importe quelle route. C'est une route de n'importe
où pour n'importe qui n'importe comment. Où qui comment?"
Nous hochâmes la tête sous la pluie. "Merrrde,
et il faut faire gaffe à sa pomme. Ce n'est pas un homme
qui ne galope pas, écoute ce que dit le docteur. Je vais
te dire, Sal, carrément, peu importe où j'habite,
ma valoche dépasse toujours par-dessous le lit, je suis prêt
à partir ou à me faire virer. J'ai décidé
de laisser tout me filer entre les doigts. Tu m'as vu, toi, m'évertuer
et me crever le cul pour réussir et tu sais, toi, que c'est
sans importance et que nous avons le sens du temps, la façon
de le ralentir et d'arpenter et de savourer et de se contenter des
voluptés du nègre antique, et que sont les autres
voluptés? Nous autres, nous savons." On soupirait sous
la pluie. Elle tombait d'un bout à l'autre de la vallée
de l'Hudson, cette nuit-là. Les grands quais internationaux
le long du fleuve vaste comme la mer en étaient inondés,
les vieux pontons des vapeurs de Poughkeepsie en étaient
inondés, les vieux Lac des sources de Split Rock en était
inondé, le mont Vanderwacker en était inondé.
- C'est ainsi, dit Dean, que je déambule dans l'existence,
je la laisse me promener.
Jack
Kerouac, sur la route
Aux
Etats-Unis, l’alcool apporté par les cow-boys a probablement
autant contribué à l’extermination des indiens
que les armes à feu… Voici le propos tenu par un indien
devant les vertus de ce nouveau breuvage : « C’est
drôle. Ce liquide, froid comme l’eau, devient aussi
brûlant que du feu. Il retire de la force à celui qui
en boit, vieillit les jeunes et rajeunit les vieux. Il pousse l’homme
exténué à se lever et à poursuivre sa
route ; quant à celui que la fatigue n’a pas encore
entamé, il l’accable d’un lourd sommeil. »
Jack
London, Les enfants du froid
"Que
dire? Et pourquoi donc?...Pourquoi? Comme cette vie est étrange
et belle... Incroyable et merveilleuse comme la mer. C'est dur de
dire adieu. Il y a beaucoup de choses que je pourrais dire maintenant,
mais je ne les dirai pas, comme cela, si je ne devais jamais revenir,
personne ne me pleurera. Voilà pourquoi je m'en vais, tranquillement,
avec mes projets, je ne fais pas de voeux
et je n'attends rien, mais j'aime chaque chose."
Jack
Kerouac
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme celui-là qui conquit la Toison,
Et puis est retourné plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!
Du
Bellay , les regrets
"Je
veux parler d'une autre sorte d'amour. L'amour que partagent un
homme et une femme, et dans lequel aussi se manifestent les miracles."
J'ai
pris ses mains. Il pouvait bien connaître les grands mystères
de la Déesse, mais quant à l'amour, il n'en savait
pas plus que moi. Même après avoir tant couru le monde.
Et il lui faudrait payer le prix: l'initiative. Car la femme paie
le prix le plus élevé: le don de soi.
Nous
sommes restés ainsi, à nous tenir les mains, un long
moment. Je lisais dans ses yeux les peurs ancestrales que le véritable
amour impose comme autant d'épreuves à surmonter.
J'ai lu le refus de la nuit précédente, le long temps
que nous avions passés loin l'un de l'autre, les années
au monastère en quête d'un monde où ces choses-là
ne se produiraient pas.
Je
lisais dans ses yeux les milliers de fois où il avait imaginé
ce instant, les décors qu'il avait construits autour de nous,
la coiffure que j'avais et la couleur de mes vêtements. Je
voulais dire oui, qu'il serait bien accueilli, que mon coeur avait
gagné la bataille. Je voulais dire combien je l'aimais, combien
je le désirais à cette minute.
Mais
je suis restée muette. J'ai assisté, comme dans un
rêve, à son combat intime. J'ai vu la crainte de me
perdre, les mots durs qu'il avait entendus dans des occasions semblables
- car nous passons tous par de tels moments, et nous accumulons
les cicatrices.
Ses
yeux se sont mis à briller. Je savais qu'il était
en train de franchir toutes ces barrières.
J'ai alors lâché l'une de ses mains. J'ai pris un verre
et l'ai posé au bord de la table.
"Il va tomber, a-t-il dit.
- Exact. Et je veux que tu le renverses.
- Casser un verre?"
Oui, casser un verre. Un geste simple, en apparence, mais qui implique
des frayeurs que nous n'arriverons jamais à comprendre. Qu'y
a-t-il de mal à casser un verre ordinaire - alors que nous
l'avons tous fait sans le vouloir une fois ou l'autre?
"Casser un verre? A-t-il répété. Pour
quelle raison?
- Je pourrais bien donner quelques explications. Mais en fait c'est
seulement pour le casser.
- A ta place?
- Bien sur que non."
Il
regardait ce verre au bord de la table - préoccupé
par l'éventualité de sa chute.
"C'est un rite de passage, comme tu l'exprimes si bien toi-même,
ai-je eu envie de dire. C'est l'interdit. On ne casse pas les verres
exprès. Quand nous entrons dans un restaurant, ou chez nous,
nous faisons attention à ne pas laisser les verres au bord
de la table. Notre univers exige que nous prenions garde à
ne pas laisser les verres tomber et se briser. Et cependant, ai-je
encore pensé, s'il nous arrive d'en casser un involontairement,
nous nous apercevons qu'après tout ce n'est pas si grave.
Le garçon dit "ça ne fait rien", et je n'ai
encore jamais vu qu'un verre cassé soit rajouté à
l'addition. Casser des verres fait partie de l'existence, et nous
ne faisons aucun tort à nous-mêmes, au restaurant,
à notre prochain."
J'ai
tapé sur la table du plat de la main. Le verre a oscillé,
mais n'est pas tombé.
"Attention! a-t-il dit instinctivement.
- Casse ce verre", ai-je insisté.
"Casse ce verre, ai-je pensé au fond de moi. Parce que
c'est un geste symbolique. Essaie de comprendre que j'ai cassé
moi des choses bien plus importantes qu'un verre, et que j'en suis
heureuse. Considère ton propre combat intérieur et
casse ce verre. Parce que nos parents nous ont appris à prendre
soin des verres, et des corps. Ils nous ont appris que les passions
d'enfance sont du domaine de l'impossible, que nous ne devons pas
éloigner les hommes du sacerdoce, que les gens ne font pas
de miracles, et que personne ne part en voyage sans savoir où
il va. Casse ce verre, je t'en prie, et libère nous de tous
ces maudits préjugés, de cette manie qu'on a de tout
expliquer et de ne faire que ce qu'approuvent les autres."
"Casse ce verre", ai-je demandé une fois de plus.
Il
a fixé un regard sur le mien. Puis, lentement, sa main a
glissé sur le plateau de la table, jusqu'à toucher
le verre. D'un mouvement sec il l'a poussé et fait tomber
par terre.
Le bruit a attiré l'attention de tout le monde. Au lieu de
s'excuser, il m'a regardée en souriant, et j'ai souri en
retour.
"Ce n'est rien!" a crié le garçon qui servait
les clients.
Mais
lui n'a pas écouté. Il s'était levé,
m'avait attrapée par les cheveux et m'embrassait.
Paulo
Coelho, Sur le bord de la rivière Piedra
Un
jour, on demanda au Dalaï Lama : " Qu'est-ce qui vous
surprend le plus dans l'humanité?"
Il répondit : "Les hommes qui perdent la santé
pour gagner de l'argent et qui, après, dépensent cet
argent pour récupérer la santé. A penser trop
anxieusement au futur, ils en oublient le présent,
à tel point qu'ils finissent par ne vivre ni au présent
ni au futur. Ils vivent comme s'ils n'allaient jamais mourir et
meurent comme s'ils n'avaient jamais vécu".
Un
voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il
se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage,
mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait
( ... ) La piste est très solitaire, de grandes distances
séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut
arriver qu'on arrête la voiture et passe la fin de la nuit
dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure
tiré sur les oreilles, on écoute l'eau bouillir sur
le réchaud à l'abri d'une roue. Adossé contre
une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues
de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents
des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos
rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend,
les cailles et les perdrix s'en mêlent ... et on s'empresse
de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa
mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire,
on fait quelques pas pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur"
paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui
arrive ... Finalement ce qui constitue l'ossature de l'existence,
ce n'est ni « les loisirs », ni la carrière,
ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants
de cette nature, soulevés par une lévitation plus
sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue
avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur.
Nicolas Bouvier, l’usage du monde
Mon
enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Baudelaire, l'invitation au voyage
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